Afrique du Sud | Ni d’ici, ni d’ailleurs : Chroniques de l’immigration en Afrique du Sud

Afrique du Sud | Ni d’ici, ni d’ailleurs : Chroniques de l’immigration en Afrique du Sud

Ni d’ici, ni d’ailleurs

Peter Mckenzie.

L’immigration africaine est le plus souvent définie comme allant du Sud vers le Nord. On oublie l’importance que revêtent les migrations intracontinentales. De tous temps, l’Africain est et a toujours été un grand voyageur. Les conflits, les famines et les autres maux qui, quoi qu’on dise, sont encore l’apanage du continent poussent chaque année des centaines de milliers de personnes sur les routes africaines afin d’y trouver une vie meilleure.

Interdite aux noirs pendant l’apartheid, l’Afrique du Sud est aujourd’hui un point de chute très prisé pour bon nombre d’aventuriers. Littéralement prise d’assaut après l’avènement de Nelson Mandela en 1994, elle fut, dans un premier temps, accueillante et rassurante. Mais très vite, elle fut rattrapée par les réalités : chômage, pauvreté, analphabétisme, xénophobie.

Ce récit photographique est un voyage qui chemine sur des routes tissées comme les filaments d’une toile d’araignée. Il va des lieux où a débuté le voyage jusqu’à la destination finale en passant par les postes frontières, les lieux de transit, les escales, plus ou moins longues, bref… tant d’endroits qui nous permettent de découvrir la vie en perpétuelle mouvement qu’est celle des migrants.

Déplacés chez eux ? Déplacés ailleurs ? Des personnes dont les vies sont marquées à jamais par la séparation et le déplacement. Qui ne sont ni d’ici, ni d’ailleurs, qui vivent dans un pays, très souvent à cause de besoins désespérés, mais qui sont toujours rattachés psychologiquement, financièrement et spirituellement à leur terre d’origine.

Peter Mckenzie est photographe. Il enseigne le  photojournalisme  à  Johannesbourg.

La nation arc-en-ciel sud africaine en disgrâce.

Les violences xénophobes dans les townships et les zones d’occupation irrégulière de l’année dernière ont révélé la fragilité de la démocratie naissante de l’Afrique du Sud. Plus que ce que pourrait faire croire l’interprétation simpliste d’attaques contre les ‘makwerakwera’, un terme péjoratif pour désigner les étrangers, la violence a mis à nu l’échec des politiques post apartheid et soulevé des questions sur la transformation de la société et le rythme du changement. Plus important encore est le fait que ceci est le pire scénario de violence dont ce pays a été le théâtre depuis la quasi-guerre civile qui s’est déclarée de 1992 jusqu’à peu après les élections démocratiques de 1994. L’image de l’homme subissant le supplice du pneu enflammé nous rappelle crûment que le mythe de la nation arc-en-ciel cache la frustration des pauvres marginalisés et qu’une violence atroce bouillonne dans la conscience traumatique de l’individu économiquement et socialement opprimé.

La promesse solennelle du président Nelson Mandela lors de son historique discours d’investiture de 1994 que “Plus jamais nous ne subiront l’oppression de l’homme par l’homme”, a été tristement abrogée lors d’une réunion sur la purification ethnique, qui vient à son heure, tenue au Mozambique la semaine dernière. Son épouse Graca Machel, l’ancienne première dame de ce pays voisin a dit, “ce sont les conditions de vie dans les zones les plus pauvre de l’Afrique du Sud qui ont déclenché les attaques plutôt que la haine envers les étrangers. La violence a été le résultat de plusieurs années d’immigration non contrôlée qui a mis une grande pression sur l’infrastructure urbaine. L’extrême pauvreté déshumanise les gens et les conduit à la folie. C’est ce qui s’est passé au Rwanda il y dix ans de cela. »

La hausse rapide du coût de la survie chez les pauvres occasionnée par les forces néo-libérales mondiales qui ont, en effet, été un catalyseur pour cette catastrophe mais aussi le président Thabo Mbeki avec ses politiques lamentables répétées concernant le SIDA et sa réaction qui a consisté à dire qu “il n’y a pas de crise au Zimbabwe”,  et qui a attendu deux semaines pour reconnaître la crise xénophobe et ses victimes dans une tardive émission télévisée. Son successeur et nouveau leader de la l’African National Congress au pouvoir, Jacob Zuma ne s’est pas mieux comporté et préfère suggérer pathétiquement qu’une “troisième force” était derrière la violence pour torpiller les élections de l’année prochaine et ses ambitions présidentielles.

L’Afrique du Sud, perçue comme une puissance économique, a depuis son indépendance attiré des milliers d’africains fuyant un conflit politique et économique dans leur pays d’origine. Ces réfugiés subissent le cafouillage bureaucratique à travers un ministère de l’intérieur inadapté qui leur fait souvent attendre des années pour officialiser leur statut. Ils sont arrêtés d’une manière humiliante dans les rues des villes, détenus dans des prisons “pour étrangers”  pour être déportés par des trains prisons. On estime qu’il y a 3 millions de zimbabwéens en Afrique du Sud en conséquence de la crise économique et de la répression politique. La plupart de ces réfugiés gravitent vers les bidonvilles urbains informels affectés par la pauvreté où les services de base sont déplorablement inadéquats même pour les locaux.

Toutefois, il est curieux que cette série d’agressions violentes de populations locales sur des étrangers ait eu une si grande couverture médiatique qui a terni l’image du pays pour la prochaine Coupe du Monde de Football prévue en 2010. La violence xénophobe a fait partie du paysage politique depuis 1994. En 2006, des vingtaines de réfugiés somaliens ont été tués dans la région Ouest et Est du Cap avec une couverture médiatique inadéquate et une intervention  inefficace de l’Etat.

Le slogan creux  « une vie meilleure pour tous » des parties au pouvoir doit être perçu comme élément essentiel de cette crise. La frustration et la colère causée par un accès réduit des services de base, 40% de chômage, la criminalité, la pandémie du SIDA et une pauvreté implacable ont durement compromis la légitimité du gouvernement. L’incertitude qui a suivi  la scission du parti au pouvoir qui s’est révélée lors de la conférence de Polokwane l’année dernière a davantage suscité les appréhensions de la société civile quand à l’avenir. Les récents appels du Parti Communiste de l’Afrique du Sud et de la Confédération des Syndicat sud-africains (COSATU) pour le lancement d’une procédure d’impeachment contre le Président Mbeki ont montre qu’il existe un vide au sein de la direction. Rien qu’au Kwa-Zulu Natal, il y avait plus de 1000 manifestations de rue sur différentes questions. Les mouvements Sociaux se multiplient dans cet environnement politique et les gens ont recours au discours contestataire de la lutte anti-apartheid.

La marche de la Coalition des Mouvements Sociaux contre la Xénophobie à travers les rues du centre ville de Johannesburg en est une illustration. Environ 7000 personnes ont pris part à ce que beaucoup considèrent comme la plus grande manifestation depuis plusieurs années. Le fait que la violence xénophobe ait attiré  cette grande diversité de groupes de la société civile peut être vu comme un paradoxe là où l’apathie autour de défis qui se posent à l’Afrique du Sud avaient été ignorés la plupart du temps. Au début de cette année, 200 nouveaux nés sont morts à cause de mauvais soins de santé lorsqu’il s’était déclaré une maladie gastronomique dans les hôpitaux d’Etat dans la région Ouest du Cap, une des plus pauvre du pays. Si l’on ajoute à cela que 1000 personnes atteintes de SIDA meurent chaque jour, il y a de quoi s’étonner et se soucier de l’avenir de ce pays.

Peter McKenzie